WB01343_.gif (599 bytes)WB01345_.gif (616 bytes)

2000 Epok n" 4, mars 2000

E-book: La révolution des "sans papier"

Charyn et Loustal : Frères du Bronx 


 

En 1991, le dessinateur Jacques de Loustal et le romancier Jérôme Charyn publiaient Les Frères Adamov, leur première bande dessinée en commun. Aujourd'hui, ils récidivent avec White Sonya. Une histoire plutôt noire, illuminée par un personnage de femme qui cherche en vain à échapper à la fatalité, sur fond de Bronx et de Little Odessa.

EPOK Comment est née White Sonya?

JACQUES DE LOUSTAL Charyn m'a proposé une nouvelle originale d'une quinzaine de pages. Le texte m'a emballé, je n'arrivais pas à te lâcher! J'y ai trouvé une succession de bonnes scènes avec d'excellents dialogues, et la dimension cinématographique du scénario m'a séduit.

JÉRÔME CHARYN J'ai écrit ce texte il y a quelques années. J'étais assez fasciné par l'idée d'un personnage de femme en prison, avec des cheveux courts... Quand je travaille sur un scénario, je pense souvent à l'image: là, il m'a sembIé que Loustal, avec son trait très stylisé, était le dessinateur idéal.

 

C'est une histoire plutôt sombre...

LOUSTAL Comme toujours avec Charyn! C'est aussi le genre noir qui veut ça.

CHARYN Notre fin de siècle est pessimiste... C'est une histoire dure et très lyrique, avec une touche de poésie.

À la fin du récit, Sonya retourne en prison. Pourquoi ne pas lui avoir laissé une chance?

CHARYN La vraie famille de Sonya, c'est la prison. Une sorte de fatalité pèse sur elle, comme celle qu'on retrouve dans une tragédie grecque.

LOUSTAL Le seul moment de l'histoire où elle sourit, c'est lorsqu'elle retrouve ses copines de prison. Ce n'est pas à la gloire de la réinsertion...

Vous ne développez pas beaucoup la psychologie des personnages...

LOUSTAL Nous avons fait le choix de privilégier l'action et de ne pas trop approfondir leur psychologie.

CHARYN Elle est juste esquissée, comme s'ils portaient un masque grec. Le plus important, en BD, c'est de se concentrer sur les images: si elles fonctionnent, elles ont l'effet d'une bombe. Il faut simplifier le plus possible.

Comment s'est déroulée votre collaboration?

LOUSTAL J'ai apporté quelques modifications mais je n'ai pas touché au fond du scénario. Charyn accorde une grande liberté au dessinateur.

CHARYN Je laisse le dessinateur décider du type de narration, avec des textes "off" ou des dialogues. Et je respecte toujours son choix. Je préfère écrire un scénario pour la bande dessinée plu tôt que pour le cinéma : là relation écrivain dessinateur est plus dynamique. C'est un vrai mariage.

On retrouve les Ingrédients habituels de Charyn : le roman noir, le Bronx, les Immigrés russes... Quel a été l’apport personnel de Loustal?

Loustal J'ai eu envie de dessiner le Bronx des années 70. Charyn m'a emmené en balade dans New York, il m'a raconté les quartiers de son enfance. Mais le Bronx de sa jeunesse a disparu, et celui que j'ai vu n'est pas celui que je voulais montrer : aujourd'hui, on trouve plutôt des HLM... J'aime les paysages urbains exceptionnels, très graphiques, et je n'ai pas retrouvé le Bronx des années 70, qui ressemblait à Beyrouth... J'ai donc travaillé d'après des photos et des films de cette époque.

CHARYN Le quartier a changé, mais pas tant que ça. Il reste pour l'essentiel très pauvre et très triste, avec une grande force d'hallucination. C'est un monde à part...

Loustal, c'est votre album le plus classique: on y trouve plus d'action que d'habitude...

LOUSTAL Je tiens à ce que chaque nouveau livre soit une expérimentation technique ou narrative. White Sonya est l'une des histoires les moins littéraires et les plus cinématographiques que j'ai dessinées. Il y a beaucoup de dialogues mais aucun texte "off".

N'y a_t_il pas une certaine facilité à se reposer sur un scénariste plutôt que d'écrire vos propres scénarios ?

LOUSTAL Je fais de l'image, alors que Charyn est un vrai raconteur d'histoires. Je ne me considère pas comme un auteur complet de BD. Ce qui m'intéresse, c'est le rapport entre l'image et le texte, le découpage, la mise en scène : comment amener une séquence, cadrer, passer d'une image à une autre...

Vos projets?

CHARYN Je prépare un roman sur les relations de Staline avec les artistes dans les années 30. Il y avait une am biguite fascinante chez lui : c'était un homme horrible, un vrai méchant, mais en même temps il adorait la littérature Il a recruté plusieurs de ses espions parmi les écrivains...

LOUSTAL J'ai toujours en tête d'adapter Simenon, à la manière de ce que Tardi a fait avec les bouquins de Léo Malet. Mais ce ne serait surtout, pas un Maigret. Plutôt un roman de la destinée, comme ses romans coloniaux. Ce serait encore une histoire pas très drôle... Mais je n'aurais pas le problème de savoir ce que je vais raconter.

PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTOPHE QUILLIEN

© Epok n" 4, mars 2000 p. 60-63

 

 

 

 

 

Loustal e-book /ereader /ebook La révolution des "sans papier"